Comité consultatif commun d'éthique pour la recherche agronomique

Résumé du rapport

La biologie de synthèse désigne un nouveau champ de recherches en biologie que l’on peut définir comme ”la conception rationnelle (design) et la construction de nouveaux composants, dispositifs et systèmes biologiques pourvus de fonctionnalités prédictibles et fiables qui n’existent pas dans la nature, et la réingénierie (re-design) de systèmes biologiques existant naturellement, à des fins de recherche fondamentale et d’applications“, comme l’a rappelé un colloque (Synbio workshop ; Paris, 2012) organisé sous l’égide du Haut Conseil des Biotechnologies.
La biologie de synthèse est une nouvelle façon d’étudier le vivant, à un moment où le réductionnisme de la biologie moléculaire rencontre ses limites pour en appréhender la nature. Comprendre le vivant, c’est comprendre ses propriétés d’homéostasie et de résilience, comment l’instable produit du stable, comment l’invariant à court terme peut produire de l’évolution à long terme. On peut résumer ainsi l’ambition de certains chercheurs : “si je suis capable, par une approche rationnelle ne confiant rien au hasard, d’assembler un système biologique artificiel présentant les propriétés attribuées au vivant, alors j’aurai compris le vivant”. Deux démarches s’attachent à définir les réseaux moléculaires capables de produire les comportements fonctionnels du vivant : une approche dite “ascendante” (bottom up) de construction de systèmes vivants d’après des modèles algorithmiques et mathématiques, et une approche dite “descendante” (top down) de simplification progressive de systèmes cellulaires existants en vue de réduire leur complexité et d’y ajouter ensuite de nouvelles fonctionnalités. Selon la biologie des systèmes, discipline soeur de la biologie de synthèse, la question “qu’est-ce que le vivant ?” est étudiée en considérant l’organisme vivant comme un système d’éléments interconnectés, à de multiples échelles, dont on doit cartographier les liens et étudier la dynamique. On assiste à une forme de dématérialisation de la biologie qui cherche à comprendre le phénomène vivant, en confiant à des équipes multidisciplinaires la tâche d’explorer les données acquises et de leur donner du sens, à travers un va-et-vient entre biologie de synthèse (qui construit des biosystèmes d’après des modèles mathématiques) et biologie des systèmes (qui étudie les propriétés des réseaux génétiques assemblés dans les biosystèmes synthétiques). En décrivant ses objets d’étude par la mise en équation de propriétés dynamiques des biosystèmes, par sa prétention à les modéliser et les prédire, la biologie acquiert les caractéristiques de l’ingénierie, mais devra aussi démontrer sa capacité à fabriquer des systèmes au comportement défini à l’avance.

La biologie de synthèse fait ainsi passer la biologie d’une science descriptive à une ingénierie et fait resurgir la question du naturel et de l’artificiel, de leur distinction ou de leur confusion. Dans le prolongement de la pensée cartésienne, les êtres artificiels sont naturels, et le vivant synthétique est vivant au même titre que les produits de l’évolution biologique, mais la différence réside dans l’intention qui est à l’origine de l’être artificiel et lui fixe ses fins. L’ambition de la biologie de synthèse, qui est de mettre les vivants artificialisés dans l’entière dépendance des humains, est-elle crédible et souhaitable ? La biologie de synthèse simplifie l’objet vivant par la réduction de ses fonctions à celles immédiatement requises pour la réalisation d’un but, jusqu’à nier son histoire évolutive. Mais, on n’y arrive pas encore ! On ne remplace pas l’histoire de millions d’années d’évolution en faisant tourner quelques programmes d’ordinateurs ! L’idée serait alors de combiner l’approche darwinienne et celle de l’ingénieur, accélérant, par exemple, la production d’organismes porteurs de génomes synthétiques hautement adaptés à des milieux choisis.
La convergence de technologies clés (biologie, informatique, chimie...) a créé les conditions de l’émergence de technologies de rupture conduisant à de l’innovation aux finalités encore imprécises. Un tel contexte exige de la part du chercheur une grande transparence et une réflexivité critique afin d’expliquer la sciencen qu’il est en train de faire : contribuer, avec humilité, à la production de connaissances nouvelles et d’innovations dont l’utilité devra être questionnée et partagée avec la société, plutôt que nourrir une vitrine de promesses et entretenir un imaginaire collectif.
Parce que les objets de la biologie de synthèse sont autant les morceaux d’ADN utilisés comme “biobriques” que les cartes des circuits génétiques assemblés et les logiciels modélisant leur fonctionnement, les questions en matière de propriété intellectuelle sont nouvelles, d’une part, en faisant appel à des modes de protection (le brevet et le droit d’auteur) qui s’excluent, créant une incertitude juridique nouvelle et, d’autre part, en mettant en tension le partage des connaissances et des outils, plébiscité par le monde de la recherche, et la privatisation de l’innovation par les entreprises.
L’incertitude prévaut aussi en matière d’analyse des risques, du fait du caractère inédit de certains produits de la biologie de synthèse, et donc des dangers qui leur seraient associés, mais aussi de la validité des approches actuelles pour en évaluer les risques. Exploiter le potentiel de la biologie de synthèse pour développer une “ingénierie de la sécurité sanitaire et environnementale” contribuera ainsi à l’émergence d’une innovation responsable dont le rythme de production soit adapté à la prise en compte de chacun des aspects évoqués précédemment.
  • Dates
    Créé le 21 février 2014
  • Auteur(s)
    Inra et Cirad